Startups : « Nous sommes sortis de la course à la croissance à tout prix » (Clara Chappaz, French Tech)

Startups : « Nous sommes sortis de la course à la croissance à tout prix » (Clara Chappaz, French Tech)

LA TRIBUNE – La Mission French Tech a récemment fêté ses dix ans, quel est votre bilan ?

CLARA CHAPPAZ – On peut être fier du chemin parcouru, même s’il reste encore des défis à relever. On compte 25.000 startups, 32 licornes. Certaines de ces entreprises sont entrées dans le quotidien des Français. Puisque près deux tiers des citoyens les utilisent régulièrement. On pense tout de suite à Doctolib, BlaBlaCar, BackMarket… Ce sont des services qui ont changé nos manières de consommer et d’agir. Par ailleurs, d’un point de vue économique, ces entreprises emploient 1,1 million de personnes partout en France.

Ces derniers mois, le secteur a toutefois été touché par d’importantes vagues de licenciements…

Il ne faut pas minimiser. Mais il faut rappeler que sur 2023, il y a plus de créations d’emplois dans le secteur que de suppressions. Par ailleurs, dans cet écosystème, une grande partie des coûts ce sont les talents. Donc pour accélérer la profitabilité il y a deux choix : couper dans les équipes, et c’est la décision qui a dû être prise parfois, ou accélérer les revenus. Lorsqu’on sonde les entrepreneurs sur leurs priorités, ils citent en premier la commercialisation. Là où auparavant le financement aurait peut être pris le dessus.

C’est dans cet objectif que nous avons proposé le programme “Je choisis la French Tech” aux côtés de Jean-Noël Barrot, puis de Marina Ferrari, secrétaire d’État chargée du Numérique, pour inciter les grands groupes et organisations à faire appel aux startups. On a lancé cette initiative à VivaTech (en mai 2023) et aujourd’hui, il y a plus de 400 signataires, dont 80 acteurs institutionnels. Cela a déjà donné lieu à plus de 3.000 rendez-vous individuels, pris grâce à des événements que nous avons organisés, avec notamment le ministère de la Justice, le ministère de la Transition écologique, Carrefour…

Combien de contrats cela représente-t-il ?

Nous n’avons pas encore de chiffres sur les contrats. Mais nous avons sondé les entrepreneurs, et 60% d’entre eux disent que ce type d’événements leur permettra d’obtenir au moins un contrat dans les 12 mois. On travaille avec le médiateur des entreprises sur un observatoire de la commande publique et de l’achat privé aux startups qui nous permettra de savoir où on en est aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est très difficile d’avoir une vision claire sur la part des achats qui vont aux startups. Des résultats seront publiés très prochainement, puis ensuite tous les ans.

Qu’en est-il de la typologie des startups en France, comment a-t-elle évolué ?

La particularité de la French Tech est d’être très polyvalente. On a environ 20% de startups dans la santé, 20% dans le commerce, 20% dans la fintech… dans le French Tech Next40/120. Mais il y a bien eu une évolution en dix ans. Les premières années ont été celles du digital et du logiciel, avec des BlaBlaCar, BackMarket… Aujourd’hui, nous avons un plus grand nombre de startups proposant des innovations de rupture, qui sont souvent industrielles.

Sur le programme French Tech 2030 (125 startups sélectionnées dans les secteurs stratégiques du plan France 2030), 70% sont des startups industrielles. On trouve parmi celles-ci, Innovafeed, spécialiste des protéines à base d’insectes. Mais aussi des entreprises spécialisées dans le quantique ou encore dans l’IA, à l’instar de Mistral AI qui fait beaucoup parler d’elle ou d’Aqemia, qui permet d’accélérer la découverte de médicaments contre le cancer.

L’alliance entre Mistral et Microsoft met fin à l’illusion de l’indépendance technologique européenne

Qu’a changé la vague de l’IA générative pour l’écosystème ? Que pensez-vous des 5 milliards d’investissement recommandés par le rapport d’Anne Bouverot et Philippe Aghion récemment remis à Emmanuel Macron ?

 Je ne ferai pas de commentaire sur ce chiffre précisément. Mais je pense que la manière dont la France aborde la vague de l’IA est un très bon exemple. Dès 2018, le gouvernement a mis en place un plan d’investissement de 1,5 milliard d’euros pour financer la recherche et la capacité de calcul. Puis en 2023, 2 milliards d’euros ont été de nouveau investis pour attirer les meilleurs talents. Tout cela a permis de créer un écosystème. C’est cette planification et la collaboration entre public et privé qui a permis d’être là où on en est aujourd’hui. C’est cela couplé à la qualité de nos formations comme Polytechnique ou l’Ecole Normale qui sont reconnues dans le monde entier.

Des Français qui étaient partis à l’étranger sont revenus en France pour créer des entreprises comme Mistral, Dust… Cet environnement a aussi permis la création de laboratoires de recherche comme FAIR et Kyutai. Le rapport interministériel sur l’IA va dans le même sens. Ce qu’il préconise, c’est de non seulement être un leader de l’intelligence artificielle, mais de le rester, de permettre à nos pépites de devenir des géants.

Vous parlez de position de leader, mais aujourd’hui nos pépites s’appuient en grande partie sur le cloud et la puissance de calcul d’entreprises américaines. Elles sont aussi contraintes de tisser des partenariats avec ces mêmes entreprises pour pouvoir exister pleinement, à l’instar de Mistral AI avec Microsoft… Donc il y a tout de même une certaine dépendance de notre écosystème.

Je ne vois pas les choses comme ça. Il y a effectivement un énorme enjeu sur les capacités de calcul. C’est pour cela qu’on a des entreprises comme Scaleway, qui a noué un partenariat avec Nvidia, ce qui lui a permis de mettre en place des infrastructures de calcul assez inédites en Europe, mises à disposition de nos startups. Il y a également le supercalculateur Jean Zay en France et Exascale en Europe.

Nous avons aujourd’hui une entreprise d’à peine un an, capable de démontrer sa puissance technique, et de nouer un partenariat avec Microsoft. Elle devient ainsi la seule alternative à OpenAI, qui travaille sur ces modèles depuis des années.

Face à la domination américaine et la déferlante de l’IA, le gouvernement veut pousser le cloud français

L’écosystème a également été marqué par des difficultés de financements ces derniers mois. Comment les startups le vivent-elles ?

Je ne minimise pas les difficultés de financement auxquelles ont pu faire face les entrepreneurs, mais il y a eu une vraie capacité d’adaptation. Les entrepreneurs ont su être très résilients, et c’est là où on voit la maturité de l’écosystème. Ils ont dû revoir leurs priorités, repenser leur plan de développement pour remettre au centre l’enjeu de la profitabilité.

Ces difficultés de financement leur ont ouvert d’autres opportunités. Car qui dit baisse des valorisations, dit opportunité de consolidation – donc acheter d’autres startups pour se développer plus vite. Il n’y a jamais eu autant d’opérations de fusion-acquisition que l’an dernier. Welcome to the Jungle a par exemple racheté ses concurrents anglais et allemand. Malt a racheté son concurrent allemand en fin d’année dernière.

Est-on sorti de l’obsession de vouloir créer des licornes à la chaîne ?

Le monde des startups, comme le reste de l’économie, a eu à faire face à des conditions macroéconomiques très différentes : remontée des taux, incertitudes géopolitiques… Ces conditions ont conduit à un changement de paradigme sur la question des financements. On est passé d’une période de pandémie où la digitalisation s’est accélérée, où l’argent était prêté à taux zéro et durant laquelle le système s’est emballé. On assistait alors à une course à la croissance à tout prix. Nous ne sommes plus du tout sur ce mode là aujourd’hui.

Nous assistons à ce que l’on pourrait appeler un assainissement du financement. Les fonds ont toujours autant d’argent à déployer mais vont regarder les projets avec une approche plus axée sur le chemin vers la profitabilité, le modèle économique plus que sur la recherche de croissance à tout prix. Les projets qui ont un énorme potentiel continuent de faire des tours de table exceptionnels. Je pense à Verkor qui avait rassemblé 850 millions d’euros à l’automne dernier, à Mistral AI qui a levé 385 millions d’euros en décembre, Pennylane qui vient de devenir une licorne.

Vous avez récemment modifié les critères du Next40/120 (les entreprises les plus susceptibles de devenir des leaders mondiaux). Cela reflète-t-il ce changement ?

Les critères étaient les mêmes depuis le lancement en 2019. Mais cette année, nous les avons fait évoluer en faisant appel à un groupe qui s’appelle le French Tech Finance Partners, un groupe de financeurs, VC, Banque, Euronext… L’idée était de mieux refléter la maturité de l’écosystème. En 2019, les licornes étaient directement intégrées dans le Next40. Aujourd’hui, il y en a 32, donc ça ne laisserait plus beaucoup de places aux autres. L’appel à candidatures est ouvert jusqu’au 12 avril !

Est-ce le signe que la valorisation n’est plus la même valeur étalon qu’auparavant ?

La façon dont on valorise les entreprises a en tout cas beaucoup changé. Donc on s’est dit qu’il fallait faire autant de place dans le Next40/120 aux deux types d’entreprises : celles où l’on peut d’ores et déjà mesurer la confiance des clients via la croissance des revenus et celles qui développent des innovations technologiques de long terme pour lesquelles nous pouvons mesurer la confiance des investisseurs via les levées de fonds.

20 places du Next40 sont donc réservées aux entreprises ayant au moins 100 millions d’euros de revenus nets et 15% de croissance annuelle en moyenne sur les trois dernières années. 20 places sont réservées aux entreprises comme Ynsect ou Verkor, dont la commercialisation est plus longue, et qui ont besoin de fonds pour construire une usine, investir dans la recherche… Dans ce cas, les levées de fonds cumulées sur les trois dernières années restent un bon indicateur de leur potentiel.

Parallèlement à cet assainissement du financement, on voit tout de même des levées de fonds mirobolantes, notamment celles des startups de l’IA (Mistral valorisée 2 milliards de dollars pour seulement 30 salariés). On peut toujours parler d’un effet d’emballement à ce niveau…

Je ne parlerai pas d’emballement. Il y a aujourd’hui deux sujets d’innovations très stratégiques sur lesquels on a encore besoin de beaucoup de financement : les green tech et l’intelligence artificielle. Une startup comme Mistral a besoin de puissance de calcul et a pour cela besoin de fonds. Une entreprise comme Verkor a besoin de ce financement pour ouvrir une gigafactory.

Le dernier rapport Gender Scan montre que les chiffres des emplois techniques féminins stagnent, voire régressent. C’est un sujet serpent de mer dans le monde des startups depuis plusieurs années. Comment expliquer que cela ne change pas malgré les initiatives ?

C’est un sujet extrêmement important. A l’occasion du 8 mars on a réalisé un sondage auprès des entreprises signataires du pacte parité. Ce pacte les engage à mettre en place un certain nombre de mesures (former les managers à la discrimination, nommer au moins 20 % de femmes au board…). Nous avions lancé cette initiative il y a deux ans avec une trentaine de startups du Next40/120. A l’époque, il n’y avait pas de femmes dirigeantes parmi ces entreprises. Aujourd’hui il y en a une, c’est Eléonore Crespo (fondatrice de Pigment, ndlr). On ne comptait alors que 70 signataires, aujourd’hui il y en a 700. Dans le sondage, on constate que des progrès ont été faits. Parmi les startups signataires, il y a 45% de femmes, 43% de femmes managers, 38% dans les comités exécutifs, 28% dans les boards…

« Les géants de l’intelligence artificielle s’intéressent moins aux biais sexistes et racistes qu’à la course à la performance » (Margaret Mitchell, Hugging Face)

Ces entreprises signataires ne sont toutefois pas forcément représentatives de l’ensemble…

C’est sûr qu’il y a un biais ! Mais cela montre que lorsqu’on commence à compter le nombre de femmes dans les entreprises, les choses commencent à s’améliorer. Au départ le postulat de beaucoup de startups était de se dire qu’elles étaient jeunes, et qu’elles connaissaient ces problématiques, et que donc il n’y avait pas de sujet. Mais une fois qu’elles ont pris conscience de la composition de leur Comex, les choses ont évolué.

Qonto est par exemple passé de 33% à 43% de femmes en un an. Cela passe par des mesures simples : nommer plus de femmes à des fonctions de management, les nommer à des postes où elles prennent la parole en public… Ce qui permet naturellement d’attirer plus de femmes candidates. Les choses avancent donc, sans doute pas assez vite, mais elles avancent.